Tout a brûlé : comment prouver ce que vous aviez, et ce que ça valait ?
Après un incendie total, c'est à l'entreprise de prouver l'existence et la valeur de ce qu'elle a perdu. Le dossier se construit avant, pas après.
- La charge de la preuve pèse sur l'assuré : l'article 1353 du Code civil impose à celui qui réclame une indemnité de démontrer l'existence et la valeur des biens perdus. Entre professionnels, cette preuve reste libre (article L.110-3 du Code de commerce, article 1358 du Code civil).
- Le délai de déclaration est fixé par le contrat mais ne peut être inférieur à cinq jours ouvrés — deux jours ouvrés en cas de vol (article L.113-2 du Code des assurances). Les actions dérivant du contrat se prescrivent par deux ans (article L.114-1).
- Sous-assurance = règle proportionnelle de capitaux : si la valeur des biens dépasse au jour du sinistre la somme garantie, l'assuré reste son propre assureur pour l'excédent et supporte une part proportionnelle du dommage (article L.121-5), sauf convention contraire.
- Les pièces justificatives comptables se conservent dix ans (article L.123-22 du Code de commerce) et six ans au regard du contrôle fiscal (article L.102 B du Livre des procédures fiscales) : ce socle documentaire doit être dupliqué hors des locaux.
Le jour où l'expert vous demande « la liste de ce que vous aviez »
Un incendie qui détruit un atelier, un local commercial ou un entrepôt ne détruit pas seulement des biens : il détruit presque toujours, dans le même mouvement, la preuve de leur existence. Classeurs de factures, bons de livraison, registre d'inventaire, poste informatique de la comptabilité, sauvegardes rangées dans le bureau du fond : tout part avec le reste. C'est à cet instant que le dirigeant découvre une réalité juridique désagréable.
Celui qui réclame l'exécution d'une obligation doit la prouver. L'article 1353 du Code civil fait peser sur l'assuré — et non sur l'assureur — la démonstration de l'existence et de la valeur des biens détruits.
La bonne nouvelle : cette preuve est libre. Le Code civil admet la preuve par tout moyen hors des cas où la loi en dispose autrement (article 1358), et à l'égard des commerçants les actes de commerce se prouvent par tous moyens (article L.110-3 du Code de commerce). Photos, relevés bancaires, duplicata fournisseurs, fichier des immobilisations, attestations : tout peut être versé au dossier.
La mauvaise nouvelle : l'expert n'apprécie pas les pièces une par une, il apprécie la cohérence de l'ensemble. Un faisceau d'indices solide se construit à froid, dans les mois qui précèdent le sinistre. Il ne s'improvise jamais trois semaines après.
Ce que l'assurance couvre — et ce qu'elle exige de vous
Une multirisque professionnelle ne se contente pas de promettre une indemnité : elle conditionne son versement à la production de justificatifs. Le Code des assurances pose le principe côté garantie (l'assureur répond des dommages causés par conflagration, embrasement ou simple combustion — article L.122-1 — ainsi que des dommages causés par les secours et les mesures de sauvetage — article L.122-2), et le contrat pose les exigences côté assuré.
| Poste | Ce que le contrat prévoit généralement | Ce que l'assureur vous demandera de produire |
|---|---|---|
| Bâtiment et agencements | Reconstruction ou remise en état, selon la formule souscrite | Bail, plans, devis et factures de travaux, permis |
| Matériel et outillage | Indemnisation en valeur d'usage, ou à neuf si une garantie « valeur à neuf » figure aux conditions particulières | Factures d'achat, fichier des immobilisations, numéros de série, contrats de maintenance |
| Marchandises et stocks | Valeur de remplacement au jour du sinistre, souvent sur la base du prix d'achat | Inventaire, bons de livraison, comptabilité matières, factures fournisseurs |
| Perte d'exploitation | Reconstitution de la marge brute sur la période d'indemnisation prévue au contrat | Liasses fiscales, balances, comptabilité analytique, carnet de commandes |
| Frais et pertes annexes | Déblaiement, honoraires, reconstitution d'archives, souvent sous un plafond distinct | Devis, factures de l'entreprise de déblaiement |
| Biens confiés par les clients | Extension à souscrire expressément (garage, atelier, pressing, dépôt) | Ordres de réparation, bons de dépôt, registre |
Attention à la distinction : la garantie relève du contrat, mais l'obligation de déclarer relève de la loi. L'article L.113-2 du Code des assurances impose de déclarer le sinistre dans le délai fixé par le contrat, qui ne peut être inférieur à cinq jours ouvrés (deux jours ouvrés en cas de vol). Une déchéance pour déclaration tardive n'est opposable que si elle est stipulée au contrat et si l'assureur établit que le retard lui a causé un préjudice ; elle est écartée en cas de cas fortuit ou de force majeure.
Les quatre familles de preuves et leur poids réel
Toutes les pièces ne se valent pas devant un expert. Certaines emportent la conviction seules, d'autres n'ont de valeur qu'en appui. Connaître cette hiérarchie permet de savoir ce qu'il faut sécuriser en priorité.
| Pièce | Force probante | Limite fréquente | Comment la renforcer |
|---|---|---|---|
| Facture d'achat | Très forte : elle prouve l'existence, la date et le prix | Introuvable pour les achats anciens, l'occasion, les achats au comptant | Demander un duplicata au fournisseur, croiser avec les relevés bancaires |
| Comptabilité (balance, fichier des immobilisations, inventaire annuel) | Très forte : elle est tenue régulièrement et opposable | Elle agrège souvent sans détailler unité par unité | Tenir un fichier des immobilisations ligne à ligne, avec numéro de série |
| Photos et vidéos | Forte si la date est fiable | Les métadonnées d'un fichier image se modifient sans difficulté | Horodatage électronique qualifié, qui bénéficie d'une présomption d'exactitude de la date et d'intégrité (article 41 du règlement (UE) n° 910/2014, dit eIDAS) |
| Attestations de tiers (fournisseur, expert-comptable, bailleur, mainteneur) | Complémentaire, jamais suffisante seule | Appréciation souveraine de l'expert et, le cas échéant, du juge | Attestation écrite, datée, circonstanciée, avec pièces jointes |
| Constat de commissaire de justice | Forte, difficilement contestable | Coût, donc réservé aux enjeux importants | À envisager pour un stock de valeur ou un parc machines récent |
Retenez la règle empirique : une facture prouve, une photo confirme, une attestation complète. Un dossier qui ne repose que sur des photos non datées se négocie ; un dossier adossé à la comptabilité s'impose.
Constituer le dossier avant : la méthode en six temps
Rien de ce qui suit n'est une obligation légale d'assurance. Il s'agit d'une méthode de bonne pratique, qui s'appuie sur des obligations que vous avez déjà par ailleurs.
- Adossez-vous à l'inventaire comptable. Le Code de commerce impose de contrôler par inventaire, au moins une fois tous les douze mois, l'existence et la valeur des éléments d'actif et de passif (article L.123-12). Cet inventaire annuel est le socle naturel de votre inventaire d'assurance : il est daté, régulier et opposable.
- Tenez un fichier des immobilisations exploitable. Une ligne par machine : désignation, marque, numéro de série, date d'acquisition, prix HT, fournisseur, référence de facture. C'est le document que l'expert lira en premier.
- Filmez, ne vous contentez pas de photographier. Une vidéo continue, pièce par pièce, tiroir par tiroir, commentée à voix haute, établit à la fois l'existence et l'implantation des biens. À refaire une fois par an et après chaque investissement significatif.
- Datez de façon opposable. Un horodatage électronique qualifié, un envoi recommandé électronique à vous-même, ou un dépôt chez votre expert-comptable valent bien mieux qu'un fichier posé sur un disque dur. Le Code civil reconnaît par ailleurs à la copie fiable la même force probante que l'original (article 1379), les conditions techniques de cette fiabilité ayant été précisées par décret en 2016 ; la norme NF Z42-013 encadre les systèmes d'archivage électronique.
- Stockez hors des murs. Une sauvegarde conservée dans le local assuré n'est pas une sauvegarde. Cloud, coffre-fort numérique, copie chez le cabinet comptable : au moins deux emplacements distincts, dont un hors site.
- Conservez longtemps. Dix ans pour les documents comptables et leurs pièces justificatives (article L.123-22 du Code de commerce), six ans au titre du droit de contrôle de l'administration fiscale (article L.102 B du Livre des procédures fiscales). La généralisation de la facturation électronique, dont la réception s'impose à toutes les entreprises à compter du 1er septembre 2026, produira mécaniquement un archivage centralisé de vos factures d'achat : un appui de preuve à ne pas négliger.
Cas pratique chiffré : un atelier de menuiserie après incendie
Une menuiserie de six salariés subit un incendie partiel. L'entreprise chiffre spontanément son préjudice matériel à 140 000 €. Son contrat prévoit un capital « matériel et outillage » de 180 000 €, jamais réévalué depuis six ans, et une franchise de 1 500 €. L'expert reconstitue la valeur réelle du parc au jour du sinistre à 260 000 €.
| Poste | Déclaré par l'entreprise | Justificatifs produits | Retenu par l'expert |
|---|---|---|---|
| Machines-outils (5 unités) | 96 000 € | Factures + fichier des immobilisations | 96 000 € |
| Outillage portatif et petit matériel | 24 000 € | Tickets partiels, achats au comptant sans trace | 11 000 € |
| Stock bois et panneaux | 12 000 € | Inventaire au 31/12 + bons de livraison | 9 500 € |
| Agencement, électricité, aspiration | 8 000 € | Travaux réalisés en interne, aucune facture | 3 000 € |
| Total dommages | 140 000 € | — | 119 500 € |
Premier écart : 20 500 € perdus faute de preuves. Second écart, plus lourd : la sous-assurance. La valeur réelle (260 000 €) excédant le capital garanti (180 000 €), la règle proportionnelle de capitaux de l'article L.121-5 du Code des assurances s'applique, sauf convention contraire. Le coefficient est de 180 000 / 260 000 ≈ 0,69.
Indemnité : 119 500 € × 0,69 ≈ 82 731 €, dont il faut déduire la franchise de 1 500 €, soit 81 231 € versés contre 140 000 € demandés — près de 59 000 € d'écart.
Avec un inventaire annuel horodaté, un fichier des immobilisations tenu à jour et un capital réévalué à 260 000 €, le même sinistre aurait été indemnisé à hauteur de 138 500 €. Le coût du dispositif de preuve ? Deux demi-journées par an. Les ateliers et les entrepôts, où le parc machines évolue vite, sont les premiers concernés.
Les erreurs qui coûtent le plus cher
Six situations reviennent systématiquement dans les dossiers difficiles.
- La sauvegarde restée sur place. Le serveur, le NAS et le classeur d'origine brûlent ensemble. Sortez au minimum une copie des murs.
- Le capital figé. Vous avez investi, embauché, agrandi ; les conditions particulières, elles, n'ont pas bougé. C'est la première cause d'application de la règle proportionnelle. Une revue annuelle des capitaux, à l'arrêté des comptes, suffit à l'éviter.
- Le matériel en crédit-bail ou en location financière. Le bien appartient au bailleur, mais le contrat de financement met généralement l'obligation d'assurance à la charge du preneur. Vérifiez qui est bénéficiaire de l'indemnité et que le bien figure bien dans les capitaux déclarés.
- Les biens confiés par les clients. Véhicules, machines en réparation, vêtements, matériel en dépôt : ils ne sont pas couverts par la garantie « contenu » classique et supposent une extension dédiée, avec un registre de dépôt tenu à jour.
- Le pic de stock non déclaré. Un commerce saisonnier peut tripler son stock avant les fêtes. Certains contrats prévoient une clause d'ajustement automatique sur période définie : vérifiez vos conditions particulières.
- La tentation de l'arrondi généreux. Majorer un poste que l'on ne peut pas justifier fragilise tout le dossier. Une exagération frauduleuse du sinistre peut, lorsque le contrat le prévoit, entraîner la déchéance de la garantie — et exposer, dans les cas les plus graves, à des poursuites pénales. La précision protège mieux que l'optimisme.
Un dernier réflexe : pensez à la preuve numérique. Fichiers clients, plans, devis en cours, comptabilité — leur reconstitution a un coût, parfois couvert par une garantie « reconstitution de médias » ou par un contrat cyber.
Après le sinistre : la chronologie à tenir
La qualité du dossier constitué en amont ne dispense pas de respecter une séquence précise.
- J+0 à J+5 : déclaration à l'assureur ou au courtier, dans le délai fixé par le contrat (au minimum cinq jours ouvrés, deux jours ouvrés en cas de vol — article L.113-2). Une déclaration sommaire mais dans les temps vaut mieux qu'un dossier complet hors délai.
- Immédiatement : mesures conservatoires. Ne jetez rien avant le passage de l'expert. Photographiez les décombres, conservez les débris identifiables (plaques signalétiques, carcasses de machines, numéros de série), relevez les compteurs.
- Dans les jours suivants : rédaction de l'état estimatif des biens endommagés. C'est la pièce pivot du dossier : c'est elle que l'expert instruit, ligne à ligne.
- Expertise : votre contrat peut prévoir une clause de tierce expertise en cas de désaccord. Vous pouvez également mandater un expert d'assuré ; certains contrats prévoient une prise en charge de ses honoraires, à vérifier aux conditions particulières.
- Cas particulier de la catastrophe naturelle : le Code des assurances prévoit le versement d'une provision dans les deux mois et de l'indemnité dans les trois mois suivant la remise de l'état estimatif ou, si elle est postérieure, la publication de l'arrêté interministériel (article L.125-2). Les franchises applicables aux biens à usage professionnel sont fixées par arrêté et ne peuvent être rachetées.
- Ne perdez pas de vue les deux ans : les actions dérivant du contrat d'assurance se prescrivent par deux ans (article L.114-1). La prescription est notamment interrompue par la désignation d'experts à la suite du sinistre et par l'envoi d'une lettre recommandée, ou d'un envoi recommandé électronique, avec accusé de réception adressé à l'assureur au sujet du règlement de l'indemnité (article L.114-2).
Un sinistre est aussi un révélateur : si l'événement met au jour une sous-assurance ou des garanties inadaptées, le réexamen de votre multirisque s'impose, avec des capitaux reconstruits sur des bases documentées.
Questions fréquentes
Il ne peut pas refuser au seul motif que vos factures ont disparu, mais c'est à vous d'apporter la preuve de l'existence et de la valeur des biens (article 1353 du Code civil). Cette preuve est libre entre professionnels (article L.110-3 du Code de commerce). Reconstituez un faisceau cohérent : duplicata demandés aux fournisseurs, relevés bancaires et comptes fournisseurs, fichier des immobilisations récupéré auprès de l'expert-comptable, liasses fiscales, attestations de mainteneurs, photos publiées sur votre site ou vos réseaux. Plus l'ensemble est concordant, plus l'expert peut retenir des montants. En pratique, les postes non documentés sont ceux qui subissent les abattements les plus importants.
Elles prouvent bien l'existence et l'état apparent d'un bien, beaucoup moins sa valeur, et leur date est contestable : les métadonnées d'un fichier image se modifient sans difficulté. Pour leur donner du poids, associez-les à une preuve de date opposable — un horodatage électronique qualifié bénéficie d'une présomption d'exactitude de la date et d'intégrité des données au titre de l'article 41 du règlement eIDAS. Filmez plutôt que de photographier, en continu et pièce par pièce, en cadrant les plaques signalétiques et les numéros de série, puis déposez le fichier hors site. Les photos restent un élément de confirmation : la valeur, elle, se prouve par les factures et la comptabilité.
Vous vous exposez à la règle proportionnelle de capitaux : si la valeur des biens excède au jour du sinistre la somme garantie, vous êtes considéré comme restant votre propre assureur pour l'excédent et supportez une part proportionnelle du dommage (article L.121-5 du Code des assurances), sauf convention contraire. Concrètement, l'indemnité est réduite dans le rapport entre le capital assuré et la valeur réelle — et cette réduction s'applique même à un sinistre partiel très inférieur au capital. Certains contrats prévoient une clause de renonciation à la règle proportionnelle ou une marge de tolérance : vérifiez vos conditions particulières et faites revoir vos capitaux à chaque arrêté des comptes.
Les documents comptables et les pièces justificatives se conservent dix ans (article L.123-22 du Code de commerce), et six ans au titre du droit de contrôle de l'administration fiscale (article L.102 B du Livre des procédures fiscales). Ces durées sont des obligations légales indépendantes de l'assurance, mais elles définissent en pratique la profondeur de votre dossier de preuve. Côté localisation, appliquez une règle simple : au moins deux copies, dont une hors des locaux assurés — cloud professionnel, coffre-fort numérique, ou dépôt chez votre expert-comptable. Le Code civil reconnaît à la copie fiable la même force probante que l'original (article 1379), ce qui autorise une dématérialisation intégrale dès lors que les conditions techniques de fiabilité sont respectées.
En assurance professionnelle, le régime applicable est celui de l'article L.113-12 du Code des assurances : résiliation à l'échéance annuelle, moyennant un préavis de deux mois. La résiliation infra-annuelle dite « loi Hamon » et le droit de rétractation de quatorze jours du Code de la consommation visent les particuliers et ne s'appliquent pas à votre contrat d'entreprise. S'y ajoutent les cas de résiliation en cours d'année prévus à l'article L.113-16 lors de certains changements de situation, notamment un changement de profession ou la cessation d'activité, lorsque ces changements modifient le risque. Vérifiez la date d'échéance figurant à vos conditions particulières et notifiez par écrit dans les formes prévues au contrat, sans laisser de période sans couverture.
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Article rédigé et vérifié par l'équipe Insurio — Tutassûr, courtier en assurance immatriculé à l'ORIAS sous le n° 22001730. Information à caractère général ne se substituant pas aux conditions de votre contrat.